Prédication du culte de l'année Bucer à Strasbourg 28 octobre 2023

Que la grâce et la paix vous soient données de la part de Dieu, notre Père et de notre Seigneur Jésus-Christ.
 
Chers sœurs et frères, 
 
Il y a des rencontres qui changent tout. 
Parfois se produisent des rencontres dont je sens bien qu’elles élargissent mon horizon. Pas seulement pour moi-même, pas seulement à cause des sources qui sont en moi. Mais parce qu’il existe une force et des rencontres plus grandes que nous. 
 
En avril 1518, une telle rencontre a eu lieu à Heidelberg. Une « disputatio » (un débat théologique) était prévue dans cette ville.
 
Martin Luther proposa des thèses pour cette « disputatio » au couvent des Augustins dont il faisait partie.
Aujourd'hui encore, une plaque sur la place de l'université de Heidelberg rappelle cette rencontre. Elle eut lieu dans les locaux de la faculté de philosophie où se trouvaient un nombre impressionnant d'auditeurs : des religieux de l'Ordre de Saint-Augustin, donc des frères de Martin Luther, et de nombreux théologiens et étudiants en théologie de Heidelberg. Ils ont débattu avec vigueur des thèses de Martin Luther. Contre une "théologie de la gloire" qui passe à côté de l'essence même de la foi, il a appelé à une "théologie de la croix". Ceci n'est pas une obscure théorie de théologiens. Et cette théologie me colle tout particulièrement à la peau ces jours-ci.
 
Pour Martin Luther, il était clair que n'était pas digne d'être appelé « théologien celui qui 'reconnaît et aperçoit l'essence invisible de Dieu à travers ses œuvres’ » (Romains 1,20). Celui qui croit reconnaître Dieu de cette manière le rend petit et le détourne de son sens. Contre une telle conception, Martin Luther place au centre le regard sur la croix. Ce que nous, les hommes, pouvons connaître de Dieu, l'être de Dieu tourné vers nous et visible par nous, c'est son humanité, sa faiblesse et sa folie. Regarder cela avec sobriété et lucidité - c'est la tâche des bons théologiens et théologiennes. Car c'est dans la souffrance que Dieu veut être connu.
 
Ces thèses ont captivé l'auditoire. Mais elles ont dû en énerver plus d'un. D'autres étaient suspendus aux lèvres du moine d'Erfurt et, en tant qu'étudiants en théologie, ont trouvé là des inspirations décisives pour leur propre parcours, et se sont laissé convaincre. 
 
Ils ont vécu à Heidelberg une rencontre qui a tout changé.
 
Le moine dominicain Martin Bucer (1491-1551) faisait partie de ceux qui écoutaient, fascinés. Et ce qu'il a entendu là comme nouvelle théologie le conduisit plus tard à quitter son ordre. La lettre dans laquelle il raconte son expérience à un ami est l'un des témoignages les plus importants au sujet de cet événement central de la Réforme.

Cinq ans plus tard - il y a 500 ans -, Martin Bucer est arrivé à Strasbourg en tant que réfugié et est devenu le réformateur de cette ville. 
 
L'horizon large et la volonté de remettre sans cesse en question ses propres convictions à la lumière de l'Évangile ont été des caractéristiques marquantes de Martin Bucer. Il s'agit là d'une nouvelle orientation. En permanence. De l'orientation vers Jésus-Christ. C'est ce que nous rappelle l'apôtre Paul dans le chapitre 14 de sa lettre à l'Église de Rome. Il y est dit :
 
5Pour une personne, certains jours ont plus d'importance que d'autres, tandis que pour une autre ils sont tous pareils. Que chacun soit bien convaincu de ce qu'il pense. 
6Celui qui attribue de l'importance à un jour particulier le fait pour honorer le Seigneur ; celui qui mange de tout le fait également pour honorer le Seigneur, car il remercie Dieu pour son repas. La personne qui ne mange pas de tout le fait pour honorer le Seigneur et elle aussi remercie Dieu. 7En effet, aucun de nous ne vit pour soi-même et aucun ne meurt pour soi-même. 8Si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur, et si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Ainsi, soit que nous vivions, soit que nous mourions, nous appartenons au Seigneur. 9Car le Christ est mort et il est revenu à la vie pour être le Seigneur des morts et des vivants. (Nouvelle Bible en français courant)
 
"Que nul ne vive pour lui-même". Personne ne vit pour soi-même et personne ne vit de soi-même. En tant que chrétiens, nous appartenons toutes et tous à Jésus-Christ. A celui dans la passion duquel nous pouvons reconnaître la souffrance et la véritable passion de Dieu pour chacune et chacun d'entre nous et pour ce monde. 
 
Quoi qu'il nous arrive dans la vie, cela ne se passe pas loin du Christ. Rien ne peut nous séparer de Son amour. Ni les anges, ni les puissances, ni les autorités, comme le dit Paul dans un autre passage. Même la mort ne nous séparera pas de lui. Que nous vivions ou que nous mourions, nous appartenons à Jésus-Christ.
 
Personne ne vit pour soi-même. En Jésus-Christ nous sommes tous enracinés et aimés. Rien ni personne ne doit et ne peut nous tenir prisonniers. Pas d'idéologie ni d'engagement politique. Pas la pensée que nous devrions vivre notre vie à la perfection et de façon parfaitement maîtrisée. Ni l'idée que nous pouvons et devrions créer une Église parfaite par nos propres moyens. Oui, l'Église doit se réformer et se réformera. Mais elle ne doit pas et ne le fera pas hors contexte, dans le vide. Personne ne vit pour soi-même. L'Église pas non plus. 
 
Personne ne vit pour soi-même - et personne ne sera arraché à la main de Dieu. Cela vaut également pour les milliers de victimes de la terreur et de la violence. En Israël et dans les zones de guerre et de crise du monde.
 
Personne ne vit pour soi-même. Nous non plus, ici, au cœur de l'Europe. Ici, sur les deux rives du Rhin, où nous pouvons raconter tant de choses sur la manière dont la réconciliation peut avoir lieu. 
 
Comment réussir à transformer des ennemis en amis ? Ce sont et ce furent de longs processus. Mais les perspectives étaient et restent bonnes si nous nous souvenons que nous avons un centre commun de notre foi. Nous pouvons alors acquérir la sérénité et la sagesse que Paul a également exprimées dans sa lettre à Rome. Il peut y avoir différentes manières de pratiquer la foi et la religion - l'essentiel est que nous soyons centrés sur le Christ et que nous vivions de sa force. C'est à lui que nous appartenons. Nous ne vivons jamais, au grand jamais, uniquement pour nous-mêmes.
 
C'est pourquoi nous pouvons et devons garder nos portes grandes ouvertes. Pour les personnes qui cherchent chez nous un endroit sûr et un refuge. Même si elles sont de plus en plus nombreuses. 
 
Aucun de nous ne vit par lui-même et uniquement tourné vers lui-même. C'est pourquoi nous devons garder nos cœurs et nos sens ouverts, écouter attentivement et regarder de près lorsque la haine et l'incitation à la haine contre les personnes juives se répandent dans nos pays.
 
Aucun d'entre nous ne vit par lui-même. 
 
Nous ne sommes pas tenus de réaliser quoi que ce soit uniquement par nous-mêmes. Surtout pas une vie et une mort réussies.
 
À Heidelberg, Martin Bucer était fasciné par l'idée que Dieu montre son visage humain dans la souffrance et la faiblesse. Le regard porté sur le Christ et le sens de notre vulnérabilité changent tout. 

Il donne au monde et à notre Église un visage humain. Même en ces jours-ci. 

En ces jours où la prière pour la paix est si pressante. 

Et la soif de la paix de Dieu, qui est au-delà de toute notre compréhension.

Qu'il garde nos cœurs et nos esprits en Jésus-Christ. Amen.